L'alibi politique des utopies technologiques
("Le Monde diplomatique" de janvier 2005, pages 12 - 13) notice Copyright...
Benjamin Dessus (Président de l'association Global Change, Meudon)
2ème partie : Indispensables réductions des émissions de CO2
Des pays comme la Chine ou l'Inde, qui devraient multiplier le nombre de leurs centrales à charbon, disposent de très peu de capacités de stockage dans les champs d'hydrocarbures par rapport à leurs émissions de CO2. Par ailleurs, le stockage doit respecter la dynamique de déplétion (1) des puits en activité. Si l'on tient compte de ces contraintes, on s'aperçoit que la quantité réellement stockable de CO2 se réduit comme peau de chagrin, pour tomber autour de quelques pour cent des émissions cumulées du XXIe siècle. On peut certes envisager d'autres sites de stockage, comme les aquifères salins, les veines de charbon inexploitées, ou même les fosses océaniques, mais là on est encore dans l'incertitude sur les risques environnementaux associés. Cela ne veut évidemment pas dire que le captage-stockage du CO2 n'est pas une bonne solution industrielle ponctuelle, mais elle a peu de chances de modifier fondamentalement le problème de la réduction indispensable des émissions de CO2 au cours de ce siècle.
Dernier exemple : celui du stockage de CO2 par la biomasse. L'idée est simple et ne suppose même pas de révolution technologique : replanter des forêts partout où c'est possible. Pendant qu'elles poussent, on stocke du CO2. Bien entendu, il faut un jour, cinquante ou cent ans après, les couper, sinon elles finiront par pourrir sur place. On peut en faire des charpentes ou des meubles, et continuer ainsi à stocker le carbone pour un temps, ou bien brûler le bois. On largue certes à nouveau le CO2 dans l'atmosphère, mais il sera réabsorbé par la repousse de la forêt, et on économise des combustibles fossiles. Mais où faire pousser en masse des forêts ? On s'aperçoit bien vite que, pour dégager les centaines de millions d'hectares nécessaires, en particulier en Afrique, en Amérique latine et en Asie, il faut impérativement que les rendements agricoles de ces régions atteignent des valeurs comparables aux valeurs européennes.
Pour être significatif sur le plan mondial, un tel scénario suppose donc une très forte intensification de l'agriculture des pays en voie de développement. Mais cette intensification, si elle a quelques conséquences positives, a aussi des effets pervers, par exemple sur l'emploi de deux milliards de paysans. On voit vite que l'importance réelle de la solution "stockage par la biomasse" dépend de considérations qui la dépassent complètement.
Deux constats à travers ces exemples : la fascination pour le progrès technique semble faire disparaître tout sens critique ; le goût immodéré pour le "y a qu'à faire ceci ou cela", mais de préférence chez les autres. Les médias s'emparent volontiers de ces utopies, souvent avec la complicité des grands organismes de recherche, trop contents de "faire rêver" le grand public. Quant aux politiques, ils s'en délectent. L'utopie des "lendemains qui chantent" leur a servi longtemps de tremplin électoral. Aujourd'hui, dans une société occidentale qui, malgré les progrès considérables de sécurité dont elle bénéficie, par exemple en termes d'espérance de vie, se laisse entraîner dans l'anxiété généralisée, c'est plutôt de nos cauchemars que ces mêmes politiques proposent de nous protéger.
Alors, face à des risques majeurs susceptibles de remettre en cause nos modes de vie, quoi de plus efficace pour le responsable politique que de promettre la sortie de crise par la science et la technique, au besoin dans cinquante ou quatre-vingts ans ? Il peut bien se permettre de dresser un tableau alarmiste des catastrophes qui nous guettent et de donner ainsi corps à nos pires cauchemars. Mais il est immédiatement capable d'y apporter une réponse conceptuellement simple, à fort contenu scientifique, gage de sérieux. Et cette réponse permet, en reportant sur la science et sur les autres la solution du problème, d'éviter de remettre en cause les modes de vie actuels de ses électeurs...
Telle est bien la vraie question. Car, même en cas de succès, les réponses apportées par ces nouvelles technologies resteront partielles et trop tardives. Pour conjurer nos cauchemars, plutôt que de nouvelles incantations et de nouveaux prophètes, c'est de choix de société que nous avons besoin : s'attaquer dès maintenant à nos modes de vie et de consommation, engager des programmes sérieux de maîtrise de l'énergie, bref impliquer les citoyens et les consommateurs que nous sommes dans la réflexion et l'action collective.
C'est manifestement plus difficile... On le voit bien avec l'envolée des cours du pétrole à laquelle le gouvernement français a réagi par une absence totale de politique d'économie d'énergie dans les transports, par des réductions de taxes pour les professions électoralement sensibles et par l'annonce du doublement de la participation française dans l'ITER. Il lui semble plus réaliste et plus efficace de renforcer la recherche sur la fusion - pour diminuer, dans quatre-vingts ans peut-être, la pression sur les carburants - que d'inciter, sérieusement et dès maintenant, les constructeurs à construire des voitures bien plus économes, ce qu'ils savent faire, et les automobilistes à utiliser davantage leurs pieds ou les transports en commun.
Glossaire
Biomasse : masse de matière organique non fossile d'origine biologique. Elle comprend les végétaux utilisables directement et les résidus d'une première exploitation de la biomasse (déchets agricoles, déchets domestiques, déjections animales, déchets forestiers).
Capteur solaire : dispositif destiné à recueillir le rayonnement solaire pour le convertir en énergie thermique et le transférer à un fluide caloporteur (air, eau).
Cellule photovoltaïque : dispositif permettant de convertir directement le rayonnement solaire en énergie électrique. Les cellules sont ordonnées en modules qui composent les panneaux solaires.
Coefficients d'équivalence : coefficients permettant conventionnellement de comparer dans une unité commune (tep : tonne équivalent pétrole) des quantités d'énergie de natures diverses.
Effet de serre : phénomène climatique naturel qui permet, en réchauffant l'atmosphère, la vie sur terre. La chaleur émise par le soleil est capturée, comme dans une serre, grâce à certains éléments composant l'atmosphère, particulièrement le gaz carbonique. L'augmentation de la teneur en gaz carbonique de l'atmosphère, due aux activités humaines, accentue cet effet de serre, ce qui se traduit par l'augmentation de la température moyenne à la surface du globe. Si les incertitudes scientifiques restent encore nombreuses, notamment quant aux conséquences sur la planète, la relation émissions anthropiques - réchauffement planétaire est aujourd'hui fermement établie.
Energie renouvelable : énergie tirée d'une source renouvelable de manière permanente : biomasse, électricité hydraulique, énergie éolienne, solaire, géothermique, etc.
Gaz à effet de serre : le CO2 n'est pas le seul gaz à contribuer à l'effet de serre, mais il est le principal, en raison des quantités émises par l'activité humaine. Par souci de simplification, les autres gaz sont exprimés en "équivalent CO2" en fonction de leur dangerosité. Il s'agit du méthane (CH4), de l'oxyde nitreux (N2O), de l'ozone troposphérique (O3), des CFC et des HCFC (gaz de synthèse responsables de l'attaque de la couche d'ozone), ainsi que des substituts des CFC : HFC, PFC, SF6.
Intensité énergétique : mesure la quantité d'énergie nécessaire à la production d'une unité monétaire de valeur ajoutée ou d'une unité physique.
kWh/kilowattheure : unité de mesure de travail et d'énergie, égale à la consommation d'un appareil électrique de 1 000 watts fonctionnant pendant une heure (ou de 100 watts fonctionnant pendant dix heures).
Maîtrise de l'énergie : ensemble des mesures mises en oeuvre pour une utilisation la plus efficace possible des ressources énergétiques. Ce terme englobe les économies d'énergie, l'utilisation rationnelle de l'énergie et les substitutions énergétiques.
Méga : préfixe qui, placé devant une unité de mesure, la multiplie par 1 million. Exemple : 1 mégawatt (MW) = 1 million de watts ; 1 Mtep = 1 million de tonnes équivalent pétrole.
Source : Vie-publique.fr
1re partie : L'alibi politique des utopies technologiques
Notice Copyright : Nous avons réproduit cet article de "Le Monde diplomatique" parce qu'il exprime le même genre d'analyses que dans le chapitre 11 du livre "Overshoot" de William Catton. Nous avons demandé l'autorisation pour cette réproduction à l'administration du Monde Diplomatique (nouvelle fenêtre). Nous recommendons lire, voire abonner ce mensuel. - Helmut Lubbers, 30.1.2005. top
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